Isabelle Taourel


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Textes

Zincs états d’âme – par Martine Tina Dassault

 

Ses formats et la délicatesse infinie de son propos la situent d’emblée dans l’intimité d’une « chambre des merveilles », dans le registre du cabinet – miroir du monde en réduction, dévolu au songe, à la contemplation de mondes cachés, mystérieux, fascinants, oubliés. A la fois introspection et évasion, voie royale du rêve, mémoires enfouies, le travail appelle une connivence recueillie et agissante du spectateur ou collectionneur.

Il lui faut accepter de franchir les portes, rejouer les Alice pour passer d’un monde à l’autre, de la Wunderkammer de l’amateur à celle de l’artiste, pour entrer dans ses paysages, se pénétrer de ses mers, de ses ciels, de son vaporeux, où chaque souffle recueilli, chaque vent, chaque soupir, chaque frisson, imprègne son chiffon et son pinceau.

Il faut lâcher quelque chose du soi pour y gagner en liberté, s’emplir de ses paysages physiques et mentaux,  de ses natures chargées de traces, porteuses de mémoires, se laisser envahir, rentrer dans sa poétique comme on relirait un poème de Rimbaud.

Les courants de la lande,

Et les ornières immenses du reflux,

Filent circulairement vers l’est,

Vers les piliers de la forêt, -

Vers les fûts de la jetée,

Dont l’angle est heurté par des tourbillons de lumière.

Ses zincs dépassent rarement 12cm en hauteur, le plus souvent moins. Le travail s’étire en longueur, radical dans sa linéarité, comme pour bien marquer que dans la durée se situe le geste. Dans une époque où les grands formats sont rois, et le clinquant la loi, où l’art se cherche une définition, préférant souvent l’évènementiel à l’événement intérieur, ce travail ramène à  l’intime, à l’altérité, au secret, et à l’infiniment précieux.

La première démarche de l’artiste, constitutive de sa poétique, de son action créative, est la rencontre avec le matériau, déambulation à la recherche des plaques de zinc, qu’elle choisit pour leur état d’âme, déjà tatouées d’une vie antérieure, à l’épreuve des vents, des pluies et des soleils, et dont l’oxydation témoigne de leur densité d’être. Du premier contact quasi physique avec le matériau –à la fois support et terreau –naît une cohésion intime avec les atomes du métal et leur histoire géologique. L’histoire en strates commence ici, dans la rencontre entre deux vécus, dans le ressenti, dont les gestes de l’artiste constitueront la chimie ultime.

La seconde action s’inscrit dans la lenteur, la douceur infinie des gestes comme des rites de passage qui se posent et se déposent en strates sur la matière. Il est question de traces à la limite de la disparition, de ténu, d’à peine palpable. De rencontres d’âmes à âmes, de souffles premiers à retenir, de preuves antérieures de vents et d’eau, et d’herbes folles à faire apparaître sur des pays en devenir.

C’est le lent travail d’estompe, issu de la technique de la fresque, inscrire, effacer, encore et encore, et témoigner à chaque strate de son réel.  Epurer jusqu’à l’à peine perceptible, jusqu’à son essentiel, des mers et des ciels, des territoires surgis des particules du minerai, des verts des bleus des gris et des bruns, vibrant de leur nouvel état alchimique, de leur traversée de l’invisible au visible. Comme si le geste de l’artiste consistait non pas à raconter mais à faire apparaître.

Il n’est pas question d’appropriation mais de vécus à consigner, de remise au monde, de lumière blanche et de version primordiale.

« Je donne à voir des choses que je n’ai pas nommées » dit-elle. «  Elles sont présentes au-delà des mots et des signifiants. En ne les nommant pas je peux en percevoir autre chose, m’affranchir des mots pour trouver les masses, les lumières, une présence. »

Aucune trace humaine apparente dans ses paysages qui parlent de solitude, de limites à franchir, et d’indéterminé. Pourtant la présence affleure dans ce non- être vibrant, quasi cinétique, dans ce devenir en mouvement qui ouvre tous les possibles, ces tempêtes probables, ces ciels qui mangent les mers et ces montagnes qui transfigurent les nuages. Aucune autre histoire que ce déterminisme d’horizontalités, de lignes qui s’entrecroisent, de chamboulements et d’évanescence, de hasards aussi, chemins ou destinées, lignes de fuite où l’artiste se place à la frontière, entre le vu et le senti, le physique et le mental, l’imaginaire et le vécu.

Cet espace là est  précisément de celui de sa création – limites illimitées, la couleur comme marque d’un passage d’un état à l’autre,  jusqu’au flou qui gagne, et au vide qui se dessine.

« Je deviens poreuse au paysage » –dit-elle encore. « La porosité est une dilution, un oubli de soi comme compact. »

 

 

 

 

Etats d’encre - Par Martine Tina Dassault

 

Ce qui frappe dans le travail à l’encre d’Isabelle Taourel, c’est la voracité joyeuse,  le péché de gourmandise, la régalade. Après le travail de peinture sur zinc dont on a relevé l’évidente préciosité, la délicatesse dans le raffinement extrême d’une présence absence, ses encres, dans tous les cas, y compris ses « failles » en apparence plus douloureuses, manifestent quelque chose de l’ordre de l’expansion, du lâcher, et du plaisir.

Tout ce qui était retenu, bridé, dans le travail à l’huile, glisse, respire au large. Le trait est devenu un geste ample qui n’en finit plus d’envahir, de déborder de la scène qu’il s’est choisi. Quand dans les huiles règne un silence recueilli comme une ascèse, un grand vent de liberté souffle dans l’oeuvre sur papier.

Le mariage de l’encre et du papier relève d’une tradition millénaire dont elle revendique totalement, sinon l’esprit, du moins la lettre. Chez les maîtres chinois elle a passé un moment à étudier les techniques de la calligraphie et la vénération du matériau.

Mais elle s’en est affranchie à l’heure de la règle; là où l’artiste chinois obéit à des principes très précis qui lui enseignent la nature comme objet d’art, et l’obligent, non pas à l’imitation qui ne serait qu’un reflet sans âme, mais à sa propre dilution dans le paysage, Isabelle Taourel s’impose la tache d’encre comme principe fondateur.

La question chinoise- dit-elle – c’est le vide et le plein. La question de la tache et du trait n’est pas une question chinoise.

La tache avec laquelle il faut jouer, pactiser, lâcher, laisser aller et maîtriser à la fois, tout simplement parce que la tache est là, irrémédiable et ne s’efface pas, n’

a rien à voir non plus avec le tachisme hugolien ni avec celui des surréalistes qui faisaient de l’accident – tache le principe créatif, laissant surgir du divin hasard les états d’inconscience et de conscience.

 Les états d’âme d’Isabelle sont d’abord des noces de papier.

Le papier lui est autant un terrain expérimental qu’existentiel, un vécu physique aussi, duquel tous les moyens d’expression participent en filigrane. Ses encres y dansent, y chantent et enchantent, aussi sonores que gestuelles. Ses papiers bougent, lisses ou froissés, tantôt frissonnent, se rident ou se plissent  de cette impérieuse nécessité à être de leur vraie nature.

Tu vois la feuille qui vit et qui change avec l’encre. Le papier dicte ton geste.

Papier du Japon, plus noble, plus souple et lisse, plus conciliant aussi, autorise des gestes précis et impérieux.

Papier de Chine, son papier, voile rustique comme toile d’araignée, se déchire au moindre souffle, à la plus infime pression du pinceau, se délite à la mouillure, l’oblige et la contraint dans son ardeur jusqu’au plaisir ultime de l’accomplissement.

Il est des papiers qui retiennent l’encre et d’autres qui la laissent diffuser – dit-elle. Chaque nouveau papier est une surprise, car il offre une palette de possibilités. Une nouvelle encre est une aventure. L’imprégnation du pinceau, son choix, la pression exercée sur la feuille, la dilution de l’encre, tout compte.

Ce sont aussi les états d’encre qui conduisent le déterminisme de l’œuvre à naître: Avec l’huile tu as le temps, tu peux effacer, recommencer, tu peux laisser les choses venir à toi, il y a une lenteur, une douceur – dit-elle. Avec l’encre l’état de vigilance n’est pas le même, c’est un moment, une concentration, une respiration, une mise en danger.

Pas étonnant alors que son travail à l’encre commence avec les failles. Le papier, physiquement déchiré en son centre ou en son ventre, au plus noir de son encre, réintroduit, en même temps que l’évènement énigmatique de la faille, l’idée de la blancheur.  Comme dans un rituel de désenvoutement, le papier cède, et dans ses retranchements la dilution du noir se produit, l’air s’allège.

Le travail sur le sable, performance qu’elle réalise pour le projet Archisable, en plein vent, face à la mer et à la marée montante change la donne.

Sur la plage je n’ai pas eu la dimension à laquelle j’étais habituée. J’avais l’infini, et j’avais l’air et l’eau.

Dans mes huiles, les paysages, l’air et la mer c’était ça. Je n’avais fait que les regarder et tout à coup j’ai touché…et je me suis autorisée à construire sur le sable. J’ai touché le sable. Le paysage est devenu matière. Le grain, sec, mouillé humide, m’a passionnée et a basculé dans l’infiniment grand. Tout a basculé dans ma façon de penser le paysage. 

Le  papier de la série Sables, respecté dans ses fragilités, est plié et replié pour supporter le nouveau souffle. Le vaporeux, l’aérien, la possibilité de l’instable et de l’éphémère débordent et place le geste pictural dans un hors limite.

J’ai fait ces encres sur la question du sable et du grain, dit-elle. Et mon geste ne pouvait pas s’arrêter.

 

 

 

Topographie de la peinture –  par Franck Nouchi 

A propos des Encres d’Isabelle Taourel

Le hasard. Quelques jours avant de découvrir les nouvelles « Encres » d’Isabelle Taourel, j’avais feuilleté Topographies de la guerre, un ouvrage édité par Steidl et Le Bal. M’intéressant à la bataille de Verdun, je voulais revoir ces extraordinaires photos aériennes de champ de bataille sous la neige prises par Charles-Jean Hallo le 11 janvier 1917 à 14h30. Et puis, dans le même livre, il y avait aussi cette autre photo, de Roger Fenton, prise en 1855 : The Valley of the Shadow of Death ; un paysage rocailleux, une route qui file vers l’infini.

La première phrase de ce livre passionnant m’avait fait sursauter : « Lacan, dans le Séminaire XI, décrète que « Toute action représentée dans un tableau nous y apparaîtra comme scène de bataille ». Qu’avait voulu dire le célèbre psychanalyste ? D’autant qu’il ajoutait : « La guerre est le père de tout ».

Et voici qu’à présent, je fais face aux encres d’Isabelle. Même sensation. Telle une archive, la peinture se fond dans l’histoire pour mieux appréhender l’épreuve du temps.

Laissez-vous happer, approchez-vous. Cette fois les paysages d’exil sont devenus des champs de batailles. Nous sommes trop haut pour pouvoir discerner la moindre forme humaine. Les routes semblent vides, à l’abandon. D’ailleurs, peut-être n’y-a-t-il plus personne. Juste le silence et le froid.

Soudain, me revient en mémoire le magnifique texte de W.G. Sebald, De la destruction comme élément de l’histoire naturelle. Il s’agissait au départ d’une conférence sur la « Guerre aérienne et (la) littérature ». Curieuses sensations de déjà vu. De déjà lu. Ces encres transcendent la photographie et la littérature.

Envie, ensuite, de revoir l’œuvre d’Isabelle. En commençant par le début, lorsqu’elle cherchait ; empruntait des routes escarpées à la recherche d’un temps brisé.

A présent, elle ose. Dessiner des portraits vides : art de la gestuelle, déhanchement du cou, silhouette humaine, regard absent et pourtant ô combien présent. Qui sont-ils ces êtres au regard perdu ? Au regard effacé ? Quelles épreuves ont-ils bien pu subir pour se retrouver ainsi privé du droit de voir ? Et pour quelle raison, à mesure que nous les observons, nous sentons-nous regardés ? Epiés ? Conviés peut-être, quels qu’ils soient, à aller vers eux, à leur rencontre ?

Ils sont les hommes. Elles sont les femmes. Et nous sommes juste priés de les considérer pour ce qu’ils sont, ou devraient être : nos frères, nos sœurs. Au lieu de quoi, soyons francs, nous les ignorons, qu’ils soient en perdition quelque part au milieu de la méditerranée ou enfermés dans des camps quelque part en Europe.

Isabelle n’en n’a certainement pas fini avec son voyage au bout de la nuit. D’autres batailles l’attendent, d’autres visions, d’autres œuvres. Mais, d’ores et déjà, le chemin tracé ne s’effacera pas de la mémoire de ceux qui l’emprunteront.

 

 

 

 

Le cri des hommes - par Franck Nouchi à propos de ‘Paysages de l’Exil’

Leurs images nous hantent. A pieds, dans des bateaux de fortunes, dans les soutes d’un avion, à toutes forces, ils tentent de fuir la misère, la faim, la privation de liberté. Ces hommes, ces femmes, ces enfants parfois, Isabelle Taourel n’a pas choisi de nous les montrer. Renouant avec une grande tradition picturale, elle a simplement voulu suggérer les paysages de l’exil. Pas une forme humaine dans ces espaces infinis, aucun signe de vie, rien, si ce n’est des chemins qui semblent mener vers des horizons incertains. Sont-ce des déserts ? Des plaines immenses ? Peu importe, ici ce sont les paysages qui disent les hommes, leurs drames, leurs errances. Il y a chez Isabelle Taourel un remarquable art des lignes, lignes de front s’entend, qui ne peuvent se résoudre à dessiner de véritables perspectives. Les horizons, fussent-ils infinis, apparaissent comme bouchés, incapables de proposer aux errants de passage le moindre espoir de vie nouvelle.

Ici, l’art du paysage, de la suggestion du paysage devrait-on dire, ne peut se concevoir sans référence à l’art de la parole, à certains discours. L’absence d’humanité, l’inhumanité même de ces œuvres, renvoient à notre indifférence, à notre incapacité à vouloir voir et entendre la détresse de ces hommes, nos semblables.

Le paysage, dit-on, naît d’une distanciation. De soi à l’espace. En artiste, mais aussi en grande cadreuse, Isabelle Taourel nous offre le recul nécessaire, la juste distance qui nous permettent, à nous spectateurs-citoyens, d’être interpellés par l’extraordinaire aridité de ses visions. Ainsi donc, le paysage peut-il être source d’engagement. Regardez-les, observez ces traits, interrogez-vous sur ces masses sombres, scrutez l’infini, et vous verrez alors surgir de nulle part ces êtres harassés, abandonnés. Ne bougez pas tant qu’ils ne vous ont pas interpellés, eux les grands absents de ces paysages ; mais quand vous les aurez enfin croisés, vous n’oublierez plus jamais ces paysages de l’exil.

Rares en peinture sont les paysages qui bouleversent, sinon par leur beauté. Très rares sont ceux dans lesquels on arrive à percevoir l’écho du cri des hommes. Tendez l’oreille, pour une fois. Dans la désolation de ces plaines immenses, n’est-ce pas, justement, le cri des hommes oubliés que l’on arrive à percevoir ?

 

ENTRETIEN AVEC FRANCK NOUCHI

 

Libre comme la tempête - par Franck Nouchi à propos de ‘ni d’ici ni d’ailleurs’

Isabelle Taourel est repartie sur les chemins de l’exil…

D’abord, il y a l’immensité, le ciel et la mer confondus. Un horizon de nulle part, gris sur gris. Où aller, sinon tout droit, là-bas, vers une liberté sans cesse inaccessible ?

En barques de fortune, en avions cabossés, les voilà enfin, ces hommes qui ont tout quitté pour des terres promises. Nos semblables, nos frères. Comme ils nous ressemblent !

« Je ne suis pas que moi », dit, à cet instant, Isabelle Taourel, pour marquer l’événement. Et elle ajoute, incrédule : « Pourquoi regarde-t-on l’autre comme un étranger ? Pourquoi n’y-a-t-il pas une parcelle de nous qui dise que nous sommes, nous aussi, des étrangers ? »

Les voilà, et ils se présentent. Photos de non-identité. Eclipse totale de visages. Qui sont ces hommes dont on ne sait rien, dont on ne veut rien savoir ? Quatre clichés pour une ombre, et puis s’en va.

  • Papiers ?
  • Sans…
  • Disparaissez !

Noir des photos-matons. Etrangers sous X. Refus de voir. Refus de comprendre.

« Je ne suis pas que moi ». Isabelle Taourel fait irradier les noirs, tous les noirs du monde, en une multitude de teintes. « Qui d’autre que moi dira l’autre ? »

Sur des petites plaques de zinc, la mer, encore. Linceul des vagues blanches. L’écume des nuits, un soir d’exil. Les Chants de Maldoror : « Vieil océan, tu es le symbole de l’identité… » Et puis, plus loin : « Libre comme la tempête, il est venu échouer, un jour, sur les plages indomptables de sa terrible volonté. Il ne craint rien,  si ce n’est lui-même ! »

Soudain, l’homme apparaît. Une fois, deux fois, trois fois. Noir, tout d’abord. Avant de s’habiller. Visage caché, visage enfoui, de peur d’être reconnu, c’est le vêtement qui vit. Pas besoin de dire qui l’on est, le vêtement parle pour soi. Habits de fête, couleurs, la vie qui revient. Espoir…

Un jour, pourtant, il faudra repartir. Retourner dans le désert, de gré ou de force, revoir les cailloux, retrouver ces dernières traces de vie éparses sur le sol. L’homme qui n’est pas que lui.

Lautréamont, encore : « L’homme et moi, claquemuré dans les limites de notre intelligence (…) nous nous écartons, avec le tremblement de la haine, en prenant deux routes opposées, comme si nous nous étions réciproquement blessés avec la pointe d’une dague (…) moi, seul, contre l’humanité. »

Like a rolling stone

Franchis les déserts, les plaines immenses et désolées. Place au grand vent, aux autres rives. De l’autre côté de la mer. Changement de point de vue. Notre histoire est leur histoire ; leur histoire est nôtre. Question d’altérité.

Et si nous regardions ces hommes qui viennent à nous ?